
Dans le cadre de la série « Tire-toi une bûche », la professeure Evelyne Thiffault a présenté le 19 février 2026 une conférence sur le rôle de la foresterie dans la lutte contre le réchauffement climatique et son potentiel pour aider le Québec à atteindre ses objectifs climatiques.
Selon elle, la foresterie constitue « un système à la fois écologique et économique connecté au reste de la planète », où la gestion des forêts, la transformation du bois et son utilisation s’articulent avec les besoins de la société en matériaux et en énergie.
Le dernier inventaire des gaz à effet de serre (GES) du Québec montre que les forêts québécoises jouent un rôle de puits de carbone, absorbant une partie des émissions de CO₂. Cependant, ce puits reste insuffisant pour compenser toutes les émissions générées par les produits du bois et les autres terres aménagées. De plus, les émissions provenant des feux de forêt ne sont pas intégrées à cet inventaire, ce qui complexifie l’évaluation du rôle climatique réel de la foresterie.
Pour mieux comprendre cette dynamique, Evelyne s’appuie sur la Forêt Montmorency, un site de recherche unique où les équipes combinent travaux sur le terrain et modélisation informatique. Ces études permettent de suivre le carbone capté et libéré par les arbres, transféré aux produits du bois lors des récoltes, et relâché en fin de vie des produits. Les données recueillies servent à comparer différents scénarios d’aménagement, à évaluer leurs effets climatiques à court et à long terme, et à identifier des pistes d’action concrètes pour la gestion durable de la forêt publique québécoise.
Le bois récolté peut jouer un rôle clé dans la lutte contre les changements climatiques, mais son efficacité dépend largement de la façon dont il est exploité et utilisé. Il peut permettre de stocker le carbone dans les bâtiments et autres infrastructures durables, de remplacer des matériaux fortement émissifs comme l’acier ou le béton, et de produire de la bioénergie, contribuant ainsi à réduire la dépendance aux énergies fossiles.
Les études réalisées à la Forêt Montmorency révèlent cependant que la dynamique du carbone dans les forêts est complexe et évolutive dans le temps. À court terme, réduire l’intensité des récoltes augmente le carbone stocké dans les arbres et le sol. Mais à long terme, une récolte trop limitée peut réduire la capacité du bois à remplacer des matériaux et des énergies plus polluantes, tout en déplaçant la demande vers d’autres régions du monde, parfois moins bien gérées sur le plan environnemental.
Pour maximiser l’effet climatique du bois, Evelyne propose plusieurs pistes concrètes et complémentaires. Il s’agit de prolonger la durabilité des produits, de favoriser le recyclage, de valoriser le bois postconsommation en bioénergie, de récupérer le méthane des sites d’enfouissement, et de privilégier le sciage plutôt que la production de pâtes et papiers lorsque cela est possible. Ensemble, ces mesures permettent non seulement de renforcer le stockage du carbone, mais aussi de tirer pleinement parti du potentiel climatique du bois dans une perspective de transition énergétique et de gestion durable des forêts.
Selon Evelyne, le rôle de la foresterie comme solution aux changements climatiques n’est ni automatique ni universel : il dépend d’une combinaison de facteurs locaux, régionaux et globaux. Les pratiques d’aménagement forestier et de transformation du bois, la connaissance fine du territoire et des écosystèmes, ainsi que la compréhension des dynamiques internationales du marché du bois et des flux de carbone influencent directement l’efficacité climatique de la foresterie. Bien que les forêts québécoises représentent un puits de carbone et un potentiel important pour remplacer des matériaux et sources d’énergie plus émissifs, leur impact reste limité si ces pratiques ne sont pas intégrées à une stratégie globale, incluant des décisions éclairées sur la quantité de bois récolté, le type de produits fabriqués, leur durabilité, ainsi que la valorisation des sous-produits et déchets.
La réflexion sur la manière dont le secteur forestier peut concrètement contribuer à l’atteinte des cibles climatiques du Québec est donc en cours. Elle nécessite un dialogue étroit entre chercheurs, gestionnaires forestiers, industries et décideurs politiques, ainsi qu’une compréhension précise des interactions entre les forêts et les besoins de la société. Ce webinaire souligne l’importance de la recherche appliquée et des données scientifiques rigoureuses pour éclairer les décisions politiques et industrielles. Il rappelle également que les forêts, en plus de leur rôle écologique, constituent un levier stratégique central dans la transition climatique du Québec, mais que leur potentiel doit être exploité de manière réfléchie, adaptative et coordonnée.
 Par: Besma Bouslimi